IN MEMORIAM Else Marie Jacquet-Tissot
C'est avec émotion que les lecteurs français de Kierkegaard ont appris le décès d' Else-Marie Jacquet-Tisseau, survenue dans sa maison familiale du "Vraud", à Bazoges-en-Pareds (Vendée), le 8 décembre 2003.
Elle était née en 1925 d'un père français (Paul-Henri Tisseau) et d'une mère danoise (Gerda Christensen) à Elseneur et vécut son enfance dans le sud de la Suède, son père étant alors lecteur de français à l'Université de Lund.
A la veille de la Seconde Guerre Mondiale ce fut le départ pour la France, et après des études en Sorbonne et une licence d'allemand, son mariage, en 1950, avec Michel Jacquet. Elle eut, dans la plus grande modestie, une vie très remplie en élevant ses quatre enfants, dont deux périrent en mer en 1985, et sur le plan intellectuel puisqu'elle avait, sur le vœu exprimé par son père à sa disparition en 1964, poursuivi l'œuvre de sa vie en continuant à traduire, dans le même esprit que lui, une grande partie des textes Kierkegaard qui ont été édités en vingt volumes sous le titre Œuvres complètes.
Cet effort de quarante années au service de Kierkegaard avait été accompagné par la traduction d'autres auteurs danois contemporains: H. Stangerup, F.J. Billeskov Jansen et J. Sløk, et aussi, en collaboration avec Anne Marie Finnemann – de la monographie monumentale et érudite due à Hanne Raabyemagle sur le Palais de Christian VII, Place d'Amalienborg à Copenhague.
Else-Marie Jacquet-Tisseau avait été élevée au grade de chevalier de l'Ordre du Dannebrog le 21 juin 1983.
Sa vie, dense sur le plan familial et dans le domaine de l'esprit, s'était également enrichie de fidèles et durables amitiés dans toutes les écoles de pensées.
Membre, dès sa création, de la Société Søren Kierkegaard, Else-Marie Jacquet-Tisseau était venue de Vendée pour participer à sa première réunion le samedi 2 décembre 2 000 en Sorbonne. Le Président Jacques Colette avait tenu à saluer particulièrement sa présence.
Nelly Viallaneix
C’est avec tristesse que nous avons appris la disparition, le 6 août 2005 de
Nelly Viallaneix, philosophe et théologienne, personnalité très attachante,
écrivain à la plume alerte, d’une grande indépendance d’esprit, d’une foi
protestante toujours en éveil, d’une érudition kierkegaardienne à toute épreuve, fidèle en amitié. Après L’Attente de la foi (Genève, 1967), elle m’adressa « Kierkegaard ou l’anti-théologie » (Foi et Vie, mars-avril 1970), qui fut suivi d’échanges incessants durant plus de trente ans. Ils commencèrent par une légère dissension, en écho à mon édition, en 1962, des Discours édifiants ; voir son édition bilingue de quatre discours : Kierkegaard. Hâte-toi d’écouter, Aubier, 1970, p. 43. Sa conviction inébranlable était que l’identité de Kierkegaard, auteur religieux, devait être cherchée dans les Papiers et dans les Discours. Cette interprétation, qui fut sévèrement critiquée, notamment par H.B. Vergote, ne l’empêcha pas de consacrer des études très documentées au rapport de Kierkegaard avec Leibniz et Schopenhauer, par exemple, mais aussi avec Hamann (longue recension critique de Hegel, Les Ecrits de Hamann dans Romantisme n° 36, 1982). Elle publia de nombreux articles dans cette revue de la Société des études romantiques, dans les Etudes théologiques et religieuses (Montpellier) et dans la Revue d’histoire et de philosophie religieuses (Strasbourg). Je me souviens de la soutenance, en Sorbonne le 13 novembre 1976, de sa Thèse de Doctorat dirigée par V. Jankélévitch, de la vigueur avec laquelle elle tint tête au jury (J. Brun, P. Burgelin, L. Jerphagnon, M. Serres). Intitulée Kierkegaard et la parole de Dieu, elle a été publiée avec une préface de Jacques Ellul. Les lecteurs de Kierkegaard connaissent ces deux volumes (700 pages) : Ecoute Kierkegaard. Essai sur la communication de la Parole, éditions du Cerf, 1979. Kierkegaard L’unique devant Dieu était paru chez le même éditeur en 1974. Grande admiratrice de la théologie de Karl Barth, elle voyait en Kierkegaard un habile dialecticien que l’on aurait tort d’inscrire, fût-ce comme résistant, dans « la cohorte post-hégélienne ». Kierkegaard était avant tout à ses yeux le croyant qui, face au monde moderne « malade à la mort » et à la chrétienté assoupie, se voulut témoin de la Révélation, qui n’est ni religion, ni doctrine philosophique. C’est sans doute par son édition, introduction et traduction de La Reprise, GF - Flammarion, 1990, que le grand public connaît Nelly Viallaneix. Comme dans sa Thèse, qui citait abondamment le physicien danois Hans Christian Œrsted admiré par le jeune Kierkegaard (la fameuse Klangfigur), elle tenait à mettre en relief la dimension musicale de l’œuvre de Kierkegaard, citant souvent la note du 11 septembre 1836 : « Tout aboutit à l’oreille -- l’autre vie se représente donc aussi comme pure et simple musique, comme une vaste harmonie; puisse bientôt la dissonance de ma vie y être résolue ».
Jacques Colette
Le philosophe mondialement connu qui nous a quittés le 20 mai dernier était membre de notre Société. Dès le milieu des années trente la vocation philosophique de Paul Ricœur s’est affirmée dans le cadre du personnalisme chrétien (E. Mounier, G. Marcel) et de la philosophie réflexive qui est une spécificité française (J. Nabert). C’est l’époque où ce qu’il appelait son « protestantisme libéral socialisant » évolue en direction d’un christianisme éthique. Après la guerre et la captivité, il s’impose comme l’un des meilleurs connaisseurs de la philosophie allemande contemporaine, ce qu’attestent ses travaux sur la phénoménologie de Husserl et sur la philosophie de l’existence. Le livre sur Karl Jaspers (1947) révèle une lecture attentive de Kierkegaard. Avec une insistance particulière sur la philosophie de la volonté et la question du mal, Ricœur abordera dès lors tous les grands thèmes métaphysique, moraux et politiques moyennant une lecture minutieuse, laborieuse même des grands auteurs depuis Platon jusqu’à Heidegger, Levinas, Derrida, Habermas, tout en dialoguant avec la philosophie analytique dominante dans le monde anglo-saxon.
Les auditeurs de ce cours, les chercheurs qui participèrent au Séminaire de Phénoménologie et Herméneutique du C.N.R.S., qu’il dirigea jusqu’à se retraite, ont appris de lui à la fois la rigueur de l’argumentation et la souplesse de l’interprétation. La précision des analyses textuelles n’était jamais déconnectée des enjeux philosophiques et existentiels : la conscience du temps et l’être mortel, l’identité narrative, l’obéissance au-delà de l’éthique de l’obligation, l’économie du don, la confiance en la raison et la justification par la foi, l’expérience et l’aveu du mal alliés à l’espérance qui est la passion pour le possible. Son herméneutique philosophique est marquée par la permanente prise en compte de la densité des médiations langagières, culturelles et historiques, par la mise en relief de la fonction mythopoïétique, singulièrement celle de l’imagination religieuse. Une des convictions majeures portait sur la culture philosophique issue du judaïsme et du christianisme, sur la force avec laquelle elle a toujours su négocier avec la critique.
On comprendra que nous tenions à saluer ici l’originalité de ses lectures de Kierkegaard. Deux articles de 1963 (traduits ensuite en plusieurs langues) sont restés justement célèbres. Ils sont reproduits dans Kierkegaard. Vingt-cinq études (Cahiers de philosophie 1989). Ce n’est pas seulement dans ses essais d’herméneutique biblique que Ricœur se référait à Kierkegaard. C’est aussi dans ses réflexions philosophiques, par exemple à propos de la critique de « l’existence sous la loi » lorsque, dans son livre sur Freud, il analyse les ressorts de la névrose obsessionnelle. Luther et Kierkegaard sont le plus souvent convoqués avec saint Paul et saint Augustin – et même Nietzsche, car il était de ces penseurs qui affectionnent la stratégie des défis à relever. Réinterprétant le Pentateuque, les Prophètes et les écrits néotestamentaires, il ne s’interdisait pas d’inscrire le site scripturaire dans une pensée développée en marge de Kant et de Hegel, eux aussi « herméneutes » de la Genèse et des épîtres pauliniennes. Il se risque même à rapprocher de manière surprenante deux autres lecteurs de la Bible : Kierkegaard et Spinoza. Dans Théonomie et/ou Autonomie (1994), la place faite à Crainte et Tremblement, à « la ligature d’Isaac, Genèse 22 » est significative : « C’est à Kierkegaard que nous devons une réflexion sur la dimension supra-éthique de l’amour ». Le rapprochement avec la méta-éthique selon Franz Rosenzweig indique bien l’importance de ce moment dans la philosophie de la liberté et de la loi. A considérer l’ampleur du regard phénoménologique et herméneutique jeté ainsi sur « l’archipel disloqué qu’est le continent du religieux », on se dit que l’absence de Paul Ricœur sera vivement ressentie lors du Colloque Kierkegaard de novembre prochain.
Jacques COLETTE
IN MEMORIAM PAUL RICOEUR
(1913 -2005)

Dans Religion after Metaphysics, ed. by Mark A. Wrathall, Cambridge University Press, 2003 A voir deux articles où KIERKEGAARD joue un rôle décisif :
Hubert L. DREYFUS (Berkeley University, California), « Christianity without onto-theology : Kierkegaard’s account of the self’s movement from despair to bliss ».
John D. CAPUTO (Villanova University), « The experience of God and the axiology of the impossible ». L’auteur réexamine la question : « … Thi Gud er det at Alt er muligt » (Kierkegaard, SV2, XI, p. 173 – OC XVI, p. 198). « Pour les hommes, c’est impossible, mais non pas pour Dieu, car toutes "choses" sont possibles auprès de Dieu » ( Marc 10,27 et Matthieu 19, 26, Luc 1,37, 18,27). « Espérant contre toute espérance » (Romains 4,18), le croyant vit du paradoxe, à condition qu’il ne soit pas a mediocre fellow : a maadelig Patron (Climacus, Miettes, OC VII, 35), à condition qu’il fasse l’expérience de l’impossible, dont Kierkegaard (his formidable mind) a donné l’exemple, expérience que l’on peut justifier on purely phenomenological grounds (J.D. CAPUTO, p. 135, 141).
Dans ce recueil (p. 166-189), sans se référer à Kierkegaard, J.L. MARION propose une lecture critique de Heidegger allant dans le même sens : « The ‘end of metaphysics ‘ as a possibility ». Dans Sur le prisme métaphysique de Descartes (Puf 1986, p. 359), Marion avait aussi noté : « La mode heideggérienne d’esquiver Kierkegaard – et donc aussi Pascal – comme de simples ‘écrivains religieux’, qui n’abordent pas le sérieux onto-théo-logique de la métaphysique, écarte une simple question : s’ils ne pratiquent pas l’onto-théo-logie (ce qu’on accordera volontiers), pensent-ils en deçà d’elle ou bien plutôt au-delà ? ».
Dans une autre étude, Marion a proposé la description phénoménologique d’une « expérience de l’impossible » : « Le Possible et la Révélation », dans Eros and Eris. Contributions to a Hermeneutical Phenomenology, ed. by P. Van Tongeren, Kluwer Academic Publischers, Boston/London, 1992, p. 217-242.
N.B. Dans Der Begriff Verzweiflung. Korrekturen an Kierkegaard, Suhrkamp, Frankfurt a. M., 1993, p. 112, citant la formule de Kierkegaard, Michael Theunissen écrit : « Aus dem an sich biblischen und insofern orthodoxen Glaubensbegriff entwickelt Kierkegaard aber eine ganz unorthodoxe Idee von Gott ». Cette question de l’être de Dieu a été évoquée dans le dialogue qui a suivi la conférence d’A. Clair lors du Colloque de novembre 2005.
Jacques Colette













JOëL JANIAUD, Singularité et responsabilité. Kierkegaard, Simone Weil, Levinas,Paris,
Editions Honoré Champion, 2006. Collection “Travaux de Philosophie”, dir. P.F. Moreau,
N° 8, 480 p., relié, 78 ε.
Cet ouvrage étudie la manière dont se constituent les conceptions hyperboliques de
la responsabilité chez Kierkegaard, Simone Weil et Levinas. Ce dernier critique la
fascination du sacrifice de soi qu’il trouve chez les deux premiers, mais il n’est
pas sûr qu’il sorte lui-même du registre d’une exigence morale sacrificielle. Il
s’agit alors de penser la notion de surérogation (catégorie des actions qui vont
au-delà du devoir) à partir des liens complexes tissés par les auteurs entre singularité
et responsabilité.